Toi et Moi /
La scénographie d’une exposition est un exercice complexe. Elle s’élabore avant tout par rapport aux œuvres et en accord avec le propos d’un commissaire qui lui préexistent. Elle ne doit pas primer, mais au contraire rester en retrait pour révéler les œuvres, ce qui nécessite de construire un espace qui respecte le propos de l’artiste. […]
Pour « Silences », j’ai conçu des « boîtes » qui sont toutes différentes et qui permettent au visiteur de ne voir qu’une œuvre à la fois. Chaque boîte dispose d’une entrée, d’un éclairage et d’une acoustique spécifiques, ce qui permet de créer la surprise et l’émotion. L’isolement de l’œuvre conduit le visiteur à la contemplation, au recueillement. Pour moi, une exposition exige la même concentration du public qu’une représentation théâtrale ou un concert. La scénographie s’apparente à l’instant du lever de rideau au théâtre : je souhaite recréer ce moment magique quand le visiteur se trouve face à l’œuvre. […]
Marin a pensé un parcours, avec un début et une fin. Mais les boîtes ne sont pas numérotées, pour moi, il n’y a pas ordre, mais désordre ; ou plutôt : il n’y a ordre que parce qu’il y a désordre. Il faut que les visiteurs aient le sentiment d’être perdus, qu’ils remontent le temps en revenant sur leurs pas et qu’ils se construisent leur propre parcours. À mes yeux, le temps compte plus que l’espace en architecture. Le hasard a ainsi sa place dans l’exposition. […] Une fois le cadre général posé, la deuxième étape a consisté à faire le choix des couleurs et de l’éclairage. Marin Karmitz, ancien élève de l’IDHEC, est un excellent directeur de la photo. La lumière a été travaillée comme au cinéma. Nous avons choisi de « jouer le blanc » et de tirer parti des nuances de gris liées à l’absence d’éclairage dans les espaces de circulation. Éclairées de l’intérieur, les boîtes offrent des failles lumineuses au visiteur qui s’en approche et apportent la luminosité nécessaire à sa circulation. […] Pour moi, « Silences » signifie aussi : « Silence on tourne ! », « Silence on joue ! » et là se pose la question de l’acoustique. L’exposition exprime une certaine difficulté à faire entendre une parole. Si l’on avait tenté de créer un espace commun pour montrer la difficulté de cette prise de parole, on aurait annulé toutes les œuvres. En donnant à chacun la possibilité de révéler cette incapacité à prendre la parole, et en permettant au visiteur un rapport intime à l’œuvre, je pense avoir répondu. […]
Si de nombreux artistes préfèrent exposer dans des lieux qui n’ont pas été conçus pour cela, c’est certainement pour échapper au caractère standardisé de l’architecture muséale, et pour mettre l’espace à l’épreuve de l’œuvre. J’ai voulu pour « Silences » […] voir s’il est possible d’établir une relation unique entre chaque œuvre et celui qui la regarde, provoquer la surprise, susciter l’envie et l’émotion. Il faut avoir envie de jouer, et éventuellement repartir sans avoir l’impression d’avoir tout vu. Je crois à la force de la chose non finie, ouverte.
Propos recueillis par Claire Garnier et Anne-Claire Vigier
Patrick Bouchain
Né à Paris en 1945, Patrick Bouchain a enseigné à l’École Camondo, à l’École des Beaux-Arts de Bourges et à l’École nationale supérieure de création industrielle dont il fut co-fondateur en 1981. Son travail sur le réaménagement de la Ferme du Buisson, du Théâtre Zingaro à Aubervilliers, du Magasin à Grenoble, du Lieu Unique à Nantes en font un pionnier de la transformation des lieux industriels en espaces culturels. Chargé de la réhabilitation de plusieurs musées (Musée international des Arts modestes à Sète, Cité nationale de l’histoire de l’immigration), il a aussi ouvert son champ à la scénographie d’expositions en collaborant avec de nombreux artistes contemporains tels que Sarkis, Ange Leccia, Bartabas, Joseph Kosuth, Claes Oldenbourg, Jean-Luc Vilmouth ou Daniel Buren. En 2006, Patrick Bouchain a organisé l’espace du Pavillon français à la Biennale d’architecture de Venise.
